{"id":54,"date":"2016-10-17T17:59:56","date_gmt":"2016-10-17T16:59:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/?p=54"},"modified":"2017-01-22T11:37:52","modified_gmt":"2017-01-22T10:37:52","slug":"handicap-mental-et-musique-loreille-absolue-et-les-pratiques-musicales-dun-adulte-de-75-ans-sourd","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/?p=54","title":{"rendered":"HANDICAP MENTAL ET MUSIQUE : L\u2019OREILLE ABSOLUE ET LES PRATIQUES MUSICALES D\u2019UN ADULTE DE 75 ANS SOURD"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">HANDICAP MENTAL ET MUSIQUE :<br \/>\nL\u2019OREILLE ABSOLUE ET LES PRATIQUES MUSICALES D\u2019UN ADULTE DE 75 ANS SOURD<br \/>\nLe cas pr\u00e9sent\u00e9 aujourd\u2019hui est int\u00e9ressant \u00e0 plus d\u2019un titre. Comment l\u2019acquisition de l\u2019oreille<br \/>\nabsolue peut-elle se faire \u00e0 un \u00e2ge aussi avanc\u00e9 de la vie quand on est sourd profond et handicap\u00e9<br \/>\nmental ? Nous pr\u00e9senterons d\u2019abord Jacques C. pour mieux comprendre ensuite comment la<br \/>\npratique intense de la musique a interf\u00e9r\u00e9 sur la qualit\u00e9 de sa parole et permis d\u2019acqu\u00e9rir l\u2019oreille<br \/>\nabsolue.<br \/>\n1 \u2013 pr\u00e9sentation de Jacques C.<br \/>\nJacques C. est n\u00e9 le 5 mars 1939, ce qui lui vaut au jour de cette communication<br \/>\nd\u2019\u00eatre dans sa 76\u00e8me ann\u00e9e. N\u00e9 avec une surdit\u00e9 cong\u00e9nitale bilat\u00e9rale profonde et un handicap<br \/>\nmental estim\u00e9 s\u00e9v\u00e8re du \u00e0 une anomalie g\u00e9n\u00e9tique, Jacques a tr\u00e8s t\u00f4t manifest\u00e9 des troubles du<br \/>\ncomportement li\u00e9s principalement \u00e0 sa surdit\u00e9. Il a v\u00e9cu \u00e0 la maison, entour\u00e9 de l\u2019affection des siens<br \/>\net b\u00e9n\u00e9ficiant des stimulations de son environnement (il a un fr\u00e8re et une soeur), jusqu\u2019au d\u00e9c\u00e8s de<br \/>\nsa maman il y a 10 ans. La d\u00e9cision de placer Jacques en M.A.S. a \u00e9t\u00e9 in\u00e9luctable. A 65 ans, Jacques a<br \/>\nd\u00fb apprendre la vie en communaut\u00e9 au milieu d\u2019autres adultes autistes et psychotiques. Sa vie a<br \/>\nchang\u00e9.<br \/>\nPlac\u00e9 non loin de Chamb\u00e9ry, sa soeur entend parler de notre Centre et d\u00e9cide, parce<br \/>\nque Jacques a toujours montr\u00e9 un int\u00e9r\u00eat pour la musique, de l\u2019inscrire \u00e0 notre Centre. Il est convenu<br \/>\nqu\u2019il viendra trois fois par semaine, une heure individuelle le lundi, une heure collective le mardi, une<br \/>\nheure individuelle le vendredi. Pourquoi un rythme aussi intense de musique ? Pour deux raisons :<br \/>\n&#8211; D\u2019une part pour sortir Jacques le plus possible de la Maison d\u2019Accueil Sp\u00e9cialis\u00e9e<br \/>\n&#8211; D\u2019autre part, et cet objectif m\u2019\u00e9tait d\u00e9volu, d\u00e9velopper les potentiels musicaux de Jacques<br \/>\njusque l\u00e0 non consid\u00e9r\u00e9s.<br \/>\nPour moi, Jacques repr\u00e9sentait une opportunit\u00e9 de travailler avec une seule personne pr\u00e9sentant :<br \/>\n&#8211; Un d\u00e9ficit sensoriel<br \/>\n&#8211; Un d\u00e9ficit mental<br \/>\n&#8211; Des troubles du comportement,<br \/>\n2<br \/>\nalors que je m\u2019\u00e9tais souvent confront\u00e9 \u00e0 ces handicaps, mais s\u00e9par\u00e9ment.<br \/>\nLA MUSIQUE : lequel des trois handicaps, si l\u2019on consid\u00e8re que l\u2019\u00e2ge du sujet n\u2019en constitue pas un<br \/>\nquatri\u00e8me, est le plus invalidant en terme de capacit\u00e9s musicales. On pense naturellement que c\u2019est<br \/>\nla surdit\u00e9 profonde. Je vais vous d\u00e9montrer que ce n\u2019est pas le cas dans un instant. Le handicap<br \/>\nmental, comparable au syndrome de Down, rend le d\u00e9veloppement des capacit\u00e9s musicales plus<br \/>\ndifficile ; et les troubles du comportement r\u00e9duisent consid\u00e9rablement les temps d\u2019attention du<br \/>\nsujet.<br \/>\nLA SURDITE : si l\u2019on consid\u00e8re l\u2019audiogramme de Jacques, il s\u2019agit bien d\u2019une surdit\u00e9 profonde<br \/>\nbilat\u00e9rale.<br \/>\nAudiogramme de Jacques<br \/>\nMaintenant, je vous invite \u00e0 vous mettre dans l\u2019oreille d\u2019un sourd. Vous allez percevoir la m\u00eame<br \/>\ns\u00e9quence 7 fois, de la situation du sourd profond \u00e0 l\u2019entendant. Appelons cette s\u00e9quence A.<br \/>\n\u2026<br \/>\nA pr\u00e9sent, je vous invite \u00e0 \u00e9couter dans les m\u00eames conditions la s\u00e9quence B.<br \/>\n\u2026<br \/>\nLe cas de Jacques se situe entre l\u2019\u00e9tape 1 et de l\u2019\u00e9tape 2. Cela d\u00e9montre qu\u2019il est plus facile pour<br \/>\nJacques de percevoir la musique que les sons du langage.<br \/>\nJe voudrais souligner que la surdit\u00e9 de Jacques est cong\u00e9nitale : il ne peut s\u2019aider d\u2019un stock pr\u00e9alable<br \/>\nde sons du langage ou de la musique, et son cerveau ne peut donc faire de d\u00e9ductions. Chaque son a<br \/>\nd\u2019abord commenc\u00e9 par \u00eatre nouveau pour lui, sans pouvoir \u00eatre compar\u00e9, \u00e0 la diff\u00e9rence des surdit\u00e9s<br \/>\nacquises (n\u00e9o-natales ou post-natales).<br \/>\nLE DEFICIT MENTAL : il se manifeste, chez Jacques, par des difficult\u00e9s<br \/>\n&#8211; De compr\u00e9hension des consignes (visuelles et verbales)<br \/>\n&#8211; De conscience spatio-temporelle<br \/>\n&#8211; De relation<br \/>\n&#8211; D\u2019attention et de concentration<br \/>\nLE COMPORTEMENT :<br \/>\n&#8211; Acc\u00e8s de col\u00e8re<br \/>\n&#8211; Instruments lanc\u00e9s ou cass\u00e9s<br \/>\n3<br \/>\n&#8211; Automutilation,<br \/>\nPrincipalement quand l\u2019unique proth\u00e8se auditive qu\u2019il porte ne fonctionne pas bien.<br \/>\n2 &#8211; PRISE EN CHARGE<br \/>\nJacques, \u00e0 son arriv\u00e9e au Centre, communiquait oralement et jouait de l\u2019harmonica.<br \/>\n&#8211; Il communiquait oralement : son langage \u00e9tait correct, tant au niveau du lexique, de la<br \/>\ngrammaire et de la syntaxe. L\u2019articulation et le d\u00e9bit \u00e9taient, eux, tr\u00e8s d\u00e9ficitaires.<br \/>\n&#8211; Jacques jouait de l\u2019harmonica, improvisant des airs ou tentant de rejouer des m\u00e9lodies<br \/>\nconnues. La structure de son jeu, elle, \u00e9tait tr\u00e8s incoh\u00e9rente.<br \/>\nNous nous sommes donn\u00e9 comme objectifs, en concertation avec sa soeur et l\u2019\u00e9quipe de la M.A.S. qui<br \/>\nle suit :<br \/>\n&#8211; L\u2019am\u00e9lioration de la parole (articulation et d\u00e9bit)<br \/>\n&#8211; La structuration de son jeu musical \u00e0 l\u2019harmonica<br \/>\n&#8211; La connaissance et la pratique d\u2019autres instruments<br \/>\n&#8211; Le d\u00e9veloppement de son intelligence auditive musicale<br \/>\n&#8211; Le maintien et l\u2019ampliation de son plaisir musical<br \/>\nCONCERNANT LA PAROLE :<br \/>\n&#8211; Jacques poss\u00e9dait tous les phon\u00e8mes mais leur articulation \u00e9tait syst\u00e9matiquement affaiblie<br \/>\npar manque de sollicitation. Le d\u00e9bit \u00e9tait hach\u00e9 et en flot (comme la parole de nombreux<br \/>\ntrisomiques).<br \/>\n&#8211; Nous avons commenc\u00e9 \u00e0 travailler sur la respiration et le tempo ralenti de la parole, \u00e0 l\u2019aide<br \/>\nd\u2019une batterie de jeux de voix avec comme support des c\u00f4nes dont je vous pr\u00e9sente un<br \/>\nexemplaire et des tuyaux harmoniques dont je montre aussi un exemple. La voix y est plus<br \/>\nforte, les vibrations mieux ressenties.<br \/>\n&#8211; Tr\u00e8s vite, l\u2019articulation s\u2019est am\u00e9lior\u00e9e ainsi que le d\u00e9bit, quand les troubles du<br \/>\ncomportement ne venaient pas perturber les exercices.<br \/>\nLA VOIX CHANTEE<br \/>\nJ\u2019ai beaucoup insist\u00e9 sur le chant, pour assurer la fluidit\u00e9 de la parole et pour travailler<br \/>\nl\u2019articulation et la justesse. A l\u2019aide d\u2019un accompagnement harmonique pr\u00e9gnant jou\u00e9 au<br \/>\n4<br \/>\npiano \u00e0 queue (ce qui permet \u00e0 la voix de se poser sur les accords), des progr\u00e8s notables ont<br \/>\n\u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s.<br \/>\nJacques s\u2019est constitu\u00e9 un r\u00e9pertoire pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 parmi ce qu\u2019il \u00e9coutait (ou entendait) le plus \u00e0 la<br \/>\nmaison : La Mer de Charles Trenet, Capri c\u2019est fini, les Neiges du Kilimandjaro, Si j\u2019avais un<br \/>\nmarteau, la Maladie d\u2019Amour, Aline, \u2026 en plus de celles que j\u2019ai introduites pour \u00e9largir son<br \/>\nr\u00e9pertoire et travailler la parole. Je vous en donne un exemple avec la chanson POMME<br \/>\nROUGE, RAISIN NOIR qui fait particuli\u00e8rement travailler l\u2019articulation des \u00ab r \u00bb affaiblis<br \/>\n(fricatifs) dans la langue fran\u00e7aise, et donc le moins audible en situation de surdit\u00e9.<br \/>\nExemple de ce chant :<br \/>\nPOMME ROUGE, RAISIN NOIR<br \/>\nC\u2019EST L\u2019AUTOMNE, C\u2019EST L\u2019AUTOMNE<br \/>\nLUNE ROUSSE AU VENT DU SOIR<br \/>\nL\u2019ETE NOUS DIT AU REVOIR<br \/>\nQuand Jacques demande une chanson, il l\u2019\u00e9coute et ne chante pas : son plaisir est si<br \/>\nimportant qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re m\u2019\u00e9couter jouer et chanter et n\u2019intervient pas au cours de la chanson,<br \/>\nsi ce n\u2019est en fin de phrases quand je le sollicite.<br \/>\nL\u2019exercice de la voix chant\u00e9e a permis \u00e0 Jacques d\u2019am\u00e9liorer aussi l\u2019intonation de sa voix<br \/>\nparl\u00e9e.<br \/>\nLa communication verbale est devenue de meilleure qualit\u00e9 et Jacques s\u2019est ainsi fait mieux<br \/>\ncomprendre de ses interlocuteurs.<br \/>\nLE LANGAGE<br \/>\nNous avons dit que la structure du langage de Jacques \u00e9tait parfaite en arrivant au Centre.<br \/>\nVraisemblablement un \u00eelot de comp\u00e9tence qu\u2019il a d\u00e9velopp\u00e9 seul au cours de son enfance, en<br \/>\nd\u00e9veloppant une intelligence auditive hors du commun.<br \/>\nJ\u2019utilise beaucoup l\u2019humour en s\u00e9ance, comme moyen p\u00e9dagogique ou th\u00e9rapeutique. Mais<br \/>\navec le d\u00e9ficit mental, la surdit\u00e9, et les troubles du comportement, l\u2019\u00e9mergence \u00e0 l\u2019humour<br \/>\nverbal est un pari audacieux. C\u00e9r\u00e9bralement, il s\u2019agit de faire communiquer les deux<br \/>\nh\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux afin que le droit (\u00e9motion, humour) transmette au gauche de bien<br \/>\nvouloir d\u00e9former la r\u00e9alit\u00e9 linguistique pour en faire une situation dr\u00f4le ; cela repr\u00e9sente au<br \/>\nniveau du cerveau une activit\u00e9 neuronale de haut niveau qui sollicite (et d\u00e9montre quand elle<br \/>\nest fonctionnelle) une concordance fonctionnelle h\u00e9misph\u00e9rique remarquable. Jacques,<br \/>\napr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es de travail ensemble, manie l\u2019humour verbal avec une pertinence et<br \/>\nimpertinence redoutable ; d\u2019une s\u00e9ance \u00e0 l\u2019autre je suis monsieur Losange ou rectangle ou<br \/>\nrond \u2026<br \/>\n5<br \/>\nLA MUSIQUE<br \/>\nA- LE RYTHME<br \/>\nL\u2019exp\u00e9rience nous a montr\u00e9, en situation de handicap mental s\u00e9v\u00e8re, qu\u2019en mati\u00e8re<br \/>\nd\u2019habilet\u00e9s rythmiques,<br \/>\n&#8211; qu\u2019il ne faut pas d\u2019\u00e9l\u00e9ments non pertinents lors des propositions rythmiques (\u00e9l\u00e9ments<br \/>\ndistrayants, surtout visuels)<br \/>\n&#8211; qu\u2019il ne faut pas h\u00e9siter \u00e0 adopter une attitude tr\u00e8s expressive (induction visuelle) qui aide \u00e0<br \/>\nla pr\u00e9cision de la pulsation<br \/>\n&#8211; et qu\u2019il faut qu\u2019existent<br \/>\n\uf0b7 la capacit\u00e9 \u00e0 comprendre et \u00e0 suivre des instructions verbales ou visuelles<br \/>\n\uf0b7 des capacit\u00e9s motrices suffisantes pour frapper sur une cymbale ou un tambourin<br \/>\n\uf0b7 le moins possible de perturbations du comportement<br \/>\nEn r\u00e9sum\u00e9, en handicap mental, le sujet aura toujours de meilleures r\u00e9ponses visuo-motrices que de<br \/>\nr\u00e9ponses audio-motrices, ce qui se trouve renforc\u00e9 chez un sujet sourd.<br \/>\nLe rythme demeure la fonction musicale la plus facile \u00e0 g\u00e9rer (h\u00e9misph\u00e8re gauche, \u00e9galement celui<br \/>\nde la motricit\u00e9), la m\u00e9lodie faisant intervenir l\u2019h\u00e9misph\u00e8re droit en compl\u00e9ment (il n\u2019existe pas de<br \/>\nm\u00e9lodie sans rythme), et l\u2019harmonie sollicitant pleinement les deux h\u00e9misph\u00e8res (gestion globale et<br \/>\nanalytique des accords).<br \/>\nVoici un exercice rythmique r\u00e9alis\u00e9 avec Jacques. Une paire de bongos est dispos\u00e9e sur ses cuisses<br \/>\npour que l\u2019information soit aussi vibratoire qu\u2019auditive et visuelle. Jacques dispose d\u2019un moment o\u00f9 il<br \/>\npeut jouer comme il veut sur les bongos. Puis vient l\u2019exercice d\u2019imitation :<br \/>\n\uf0b7 Je joue un frapp\u00e9 sur le gros bongo ; Jacques le r\u00e9p\u00e8te ;<br \/>\n\uf0b7 je joue un frapp\u00e9 sur le petit bongo, Jacques le r\u00e9p\u00e8te.<br \/>\n\uf0b7 Je joue un frapp\u00e9 sur le gros bongo puis le petit<br \/>\n\uf0b7 Je joue un frapp\u00e9 sur le petit puis sur le gros<br \/>\n\uf0b7 Je joue 2 frapp\u00e9s sur le gros et 1 sur le petit<br \/>\n\uf0b7 Je joue 2 frapp\u00e9s sur le petit et 1 sur le gros<br \/>\n\uf0b7 Je joue 1 fois le gros, 1 fois le petit, 1 fois le gros<br \/>\n\uf0b7 Je joue 1 fois le petit, 1 fois le gros, 1 fois le petit<br \/>\n\uf0b7 Etc \u2026<br \/>\n6<br \/>\nLe m\u00eame exercice est r\u00e9alis\u00e9 ensuite les yeux ferm\u00e9s (suppression de l\u2019information visuelle)<br \/>\nPour Jacques, ce qui est rare en handicap mental, il y a moins d\u2019erreurs quand son analyse est<br \/>\nseulement auditive et vibratoire.<br \/>\nB \u2013 LA MELODIE<br \/>\nJe joue au piano 2 notes successives (intervalles m\u00e9lodiques) et Jacques me dit les notes<br \/>\n(apr\u00e8s une longue et n\u00e9cessaire familiarisation avec le clavier). Je commence par la quinte contenue<br \/>\ndans les harmoniques naturelles d\u2019un son, puis je poursuis avec la tierce. Viennent ensuite la quarte,<br \/>\nla sixte, la seconde, la septi\u00e8me et l\u2019octave.<br \/>\nPour ne pas sp\u00e9cialiser le cerveau \u00e0 la reconnaissance des hauteurs de sons en fonction d\u2019un<br \/>\ntimbre, je joue les m\u00e9lodies \u00e9galement \u00e0 la guitare, \u00e0 la harpe, \u00e0 la fl\u00fbte, \u00e0 la voix, au carillon. Jacques<br \/>\ndispose toujours de longs temps d\u2019exploration et d\u2019improvisation sur ces instruments.<br \/>\nAinsi qu\u2019on pourra l\u2019observer dans le document vid\u00e9o, Jacques, sans l\u2019aide de l\u2019information<br \/>\nvisuelle, trouve, apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019entra\u00eenement du cerveau, le nom des notes qu\u2019on lui fait<br \/>\nentendre. J\u2019insiste sur une r\u00e9alit\u00e9 que tous les professionnels qui oeuvrent dans le domaine du<br \/>\nhandicap connaissent bien : il faut du temps, laisser le temps au temps, ne pas s\u2019impatienter et<br \/>\nr\u00e9p\u00e9ter les propositions jusqu\u2019au jour o\u00f9 les circuits neuronaux se mettent enfin en place. En mati\u00e8re<br \/>\nde temps, je vous donne un autre exemple : un guitariste handicap\u00e9 mental que j\u2019ai eu alors qu\u2019il \u00e9tait<br \/>\nadolescent et qui voulait chanter en s\u2019accompagnant. Quand il jouait, il ne chantait pas ; quand il<br \/>\nchantait, il ne jouait pas. Il a fallu attendre 6 ans pour qu\u2019un jour chanter et jouer en m\u00eame temps<br \/>\ndevienne possible (il s\u2019agit d\u2019un double acte neuro-moteur complexe), apr\u00e8s des centaines de<br \/>\nsollicitation sans r\u00e9sultats. Il faut donc faire preuve de patience, de conviction et de d\u00e9termination,<br \/>\ncar le temps-handicap est hors de proportion de celui n\u00e9cessaire \u00e0 un musicien non handicap\u00e9 pour<br \/>\nparvenir aux m\u00eames r\u00e9sultats.<br \/>\nC \u2013 L\u2019HARMONIE<br \/>\nD\u00e8s le d\u00e9but, il faut jouer avec les accords et tenter de leur donner un nom et une<br \/>\nqualification (exemple : DO majeur). Les sensations doivent \u00eatre fortes et durables : le piano \u00e0 queue<br \/>\nest id\u00e9al pour ces sensations, ainsi que l\u2019accord\u00e9on chromatique.<br \/>\nLa conscience harmonique tient \u00e0 la fois de l\u2019\u00e9coute globale et analytique. Il faut<br \/>\nprivil\u00e9gier l\u2019impression globale au d\u00e9but et la renforcer par l\u2019analytique. Jacques n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 ce<br \/>\nsch\u00e9ma et distingue parfaitement bien, dix ans plus tard, les accords majeurs et mineurs, ainsi que les<br \/>\naccords 4\u00e8me (reconnaissables parce qu\u2019ils n\u2019ont pas de tierce et ne sont donc ni majeurs ni mineurs).<br \/>\nLa r\u00e8gle en la mati\u00e8re est aussi de laisser le musicien jouer lui-m\u00eame les accords, ce<br \/>\nqui est pratique au piano o\u00f9 le visuel permet de savoir quelles notes on enfonce en m\u00eame temps, ce<br \/>\nqui n\u2019est pas possible \u00e0 l\u2019accord\u00e9on (une touche produit un accord).<br \/>\n7<br \/>\nProgressivement, le sens des cadences s\u2019installe, sans qu\u2019il y en ait une conscience :<br \/>\nles accords s\u2019encha\u00eenent pour produire des phrases. Jacques avait un avantage que d\u2019autres n\u2019ont<br \/>\npas : il produisait de l\u2019harmonie puisque sa pratique de l\u2019harmonica lui faisait entendre \u00e0 chaque fois<br \/>\ndes accords.<br \/>\nD \u2013 LES INSTRUMENTS<br \/>\nDes harmonicas, Jacques en poss\u00e8de une dizaine, obtenus au fil des anniversaires<br \/>\ndepuis 10 ans. Rang\u00e9s m\u00e9ticuleusement, voire obsessionnellement, dans une mallette, ils sont de<br \/>\ntoutes sortes (tonalit\u00e9s, formes, taille, \u2026).<br \/>\nIl s\u2019est agi de diversifier sa pratique instrumentale. Jacques a ainsi \u00ab touch\u00e9 \u00bb \u00e0 tous<br \/>\nles instruments, cordes, vents et percussions. Certains sont devenus des instruments pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s comme<br \/>\nla harpe, la guitare, l\u2019accord\u00e9on et le piano. Sur ces instruments, Jacques peut jouer des m\u00e9lodies et<br \/>\ndes accords, ce qui le satisfait pleinement. N\u00e9anmoins il ne se passe pas une s\u00e9ance sans que Jacques<br \/>\nprenne un ou plusieurs harmonicas.<br \/>\nL\u2019usage des percussions de toutes sortes est aussi r\u00e9gulier, soit pour marquer les<br \/>\npulsations d\u2019une musique jou\u00e9e, soit dans le cadre des jeux rythmiques.<br \/>\nLa musique vive (jou\u00e9e en direct) domine dans l\u2019activit\u00e9 musicale de Jacques. La<br \/>\nmusique diffus\u00e9e requiert moins facilement son attention : il n\u2019y a plus de visuel et la surdit\u00e9<br \/>\nemp\u00eache le traitement de trop d\u2019informations sonores en m\u00eame temps.<br \/>\nE \u2013 LE PLAISIR MUSICAL<br \/>\nSans le plaisir que Jacques \u00e9prouve avec la musique, nous n\u2019aurions jamais pu<br \/>\natteindre le niveau de musicalit\u00e9 actuel. Le plaisir musical a conditionn\u00e9 la faisabilit\u00e9 de chacune de<br \/>\nnos propositions. Jamais Jacques n\u2019a eu cette impression n\u00e9gative d\u2019\u00eatre en cours de musique, de se<br \/>\ntrouver dans des situations forc\u00e9es ou de contrainte.<br \/>\nEn r\u00e9alit\u00e9, la notion de plaisir musical est en t\u00eate de tous les chapitres. Jacques se fait<br \/>\nplaisir en musique : cela se voit et cela s\u2019entend. Comme tout musicien, Jacques prend plaisir \u00e0 la<br \/>\ndimension publique de sa pratique : il aime \u00eatre \u00e9cout\u00e9, faire le spectacle. Il \u00e9prouve les m\u00eames<br \/>\nressentis que l\u2019artiste sur sc\u00e8ne.<br \/>\nPour cette raison, une heure de musique avec Jacques n\u2019est jamais assez longue et,<br \/>\nquand c\u2019est l\u2019heure de partir, ce n\u2019est jamais facile. Professionnellement, je n\u2019ai jamais \u00e9prouv\u00e9 un<br \/>\ntemps d\u2019ennui avec Jacques sur nos centaines d\u2019heures de rencontres musicales. C\u2019est peut-\u00eatre cela<br \/>\nle secret de la r\u00e9ussite : partager la musique entre musiciens, dont l\u2019un est sourd et handicap\u00e9<br \/>\nmental.<br \/>\n3 \u2013 CONCLUSION<br \/>\n8<br \/>\nL\u2019\u00e2ge ne constitue pas un facteur un facteur emp\u00eachant l\u2019acquisition de l\u2019oreille absolue. Mais<br \/>\nJacques d\u00e9montre aussi que la surdit\u00e9 ne constitue pas un obstacle r\u00e9dhibitoire \u00e0 la pratique de la<br \/>\nmusique. Plus encore, elle aide \u00e0 optimiser les circuits neuronaux et am\u00e9liore la qualit\u00e9 de la parole.<br \/>\nElle d\u00e9veloppe aussi la sensibilit\u00e9, l\u2019\u00e9coute et sollicite la motricit\u00e9 fine dans sa pratique instrumentale.<br \/>\nIl nous revient d\u2019\u00e9veiller cette sensibilit\u00e9 et de d\u00e9velopper les potentiels musicaux inexplor\u00e9s,<br \/>\n\u00e0 l\u2019aide des ressources de la p\u00e9dagogie musicale sp\u00e9cialis\u00e9e, \u00e0 travers une relation forte et privil\u00e9gi\u00e9e<br \/>\nsans laquelle rien n\u2019est possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par Alain Carr\u00e9 Congr\u00e8s ARIHM<br \/>\nFormateur en Musicoth\u00e9rapie<br \/>\nSite : www.centre-europeen-musical.com<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>HANDICAP MENTAL ET MUSIQUE : L\u2019OREILLE ABSOLUE ET LES PRATIQUES MUSICALES D\u2019UN ADULTE DE 75 ANS SOURD Le cas pr\u00e9sent\u00e9<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-54","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-musicotherapie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/54","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=54"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/54\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":96,"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/54\/revisions\/96"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=54"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=54"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ordredesmusiciens.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=54"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}